Cass’ toi pôv con !

Rue89 publie un « fake », un « article-farce » sur le récit de l’agriculteur insulté par Nicolas Sarkozy au Salon de l’Agriculture (cliquez ici). Le fameux « Cass’ toi pôv con ! » qui répond à un « Touche moi pas, tu me salis » tout aussi surprenant. Le simple fait que plusieurs d’entre nous aient bien voulu croire à cette histoire démontre plusieurs choses. Premièrement, les Français sont devenus extrêmement méfiants à l’encontre des « spins doctors » ou docteurs en communication politique spécialistes de la manipulation. Rue89 clamait que le directeur de cabinet de Nicolas Sarkozy avait tout organisé et que le « cass’ toi pôv con » n’était qu’une énième opération de communication politique qui avait mal tourné, carrément foiré ici.

En tant que communicant, cette preception me fait un peu sourire, mais elle illustre une part de vérité. Car la méfiance de la parole politique n’a jamais été aussi forte. La parole politique quasi-sacrée du « monarque-président » François Mitterrand orchestrée par Jacques Pilhan se fait de vieux os. La théorie : plus la parole se fait rare, plus elle augmente en intensité. Les prises de parole d’un président sont alors minutieusement organisées et limitées autour de quelques temps forts. La parole sacrée a pris un coup avec Jacques Chirac perçu comme le « président-roi fainéant » se cachant derrière ses premiers ministres fusibles. La parole rare qui se voulait intense est devenue le spectre de l’inaction. Nicolas Sarkozy a voulu rétablir la parole politique, non pas comme une instance sacrée, mais comme une parole au service de l’action. La parole sarkozienne est faite de mouvement, de changement, de vitesse, elle prend de court ses adversaires, elle crée le débat et se place au centre des discussions.

Sauf qu’au tourbillon incessant, la parole sarkozienne s’est épuisée, vidée de sa substance. La parole sarkozienne a bien essayé de reprendre de la hauteur, d’introduire de la distance, mais sans succès véritable. Car à la méfiance des « politiciens » et de leurs promesses sans lendemain s’en est suivie la défiance envers les institutions et la présidence de la République. Et ce d’autant plus que la parole politique s’est « lâchée ». Sarkozy a mis fin à la « langue de bois », ce qui est une bonne chose en soit. La parole politique a remplacé la « langue de bois » par une « sincérité » tout aussi fausse (les sorties médiatiques des hommes politiques sont méticuleusement planifiées). Tel bon mot à la suite d’un sondage d’opinion pour provoquer X débat pour gagner un certain nombre de voix ou pour reprendre la main dans le débat. La parole politique est devenue aujourd’hui « violente » au sens où elle divise. Sans mentionner le « cass’ toi pôv con » ou le « descends de là, si t’es un homme » en réponse à un citoyen, la solennité de la parole politique a été érodée à coups de petites « phrases assassines » comme « la France, on l’aime ou on la quitte », ou plus récemment les commentaires sur la viande halal. A chaque fois, il s’agit d’opposer, de créer des divisions.

La conclusion que j’en tire est que la parole présidentielle s’est définitivement séparée de celle du « monarque-président ». Le président n’est plus Louis XIV. Très bien, nous sommes une République après tout. La parole présidentielle a non seulement perdu une part de solennité, mais aussi sa capacité à rassembler. Elle est avec la figure du président ce qui fait lien ou « liant » entre les citoyens. Au lieu de cela, le sarkozysme a introduit une parole qui divise, qui creuse les écarts, les fractures et les frustrations dans une société française déjà très conflictuelle. Enfin la parole politique en général se permet de dire les divisions, d’utiliser un langage populaire et imagée pour mieux le détourner, le retourner contre le « peuple ». Diviser pour mieux régner. L’Empire romain est de retour.

J’aimerai terminer par ces quelques phrases extrait du livre Nicolas Sarkozy 2007 – 2012 : le dépôt de bilan :

L’épisode sarkoziste laissera probablement une trace sur les approches politiques et les rapports sociaux. La répétition continue d’évidences depuis dix ans a, au travers du vocabulaire, ouvert des portes auparavant fermées et engagé une réinstitution sociale autour de valeurs conservatrices. Lorsque Laurent Wauquiez, normalien agrégé parfaitement au courant de la puissance des mots, évoque le « cancer de l’assistanat », il sait qu’il imprime sur des ressentis et des angoisses une histoire faite d’individualismes, de reproches, de revanches.  Il sait qu’il promet à celui qui gagne peu et lorgne le bien de son voisin que ce dernier gagnera moins que lui, là où un politique responsable devrait promettre qu’il fera tout pour que les deux gagnent plus. Il sait qu’il entretient une opposition. Il sait qu’il impose des fractures à la société, qu’il promeut le rejet du collectif. Il sait aussi qu’il s’inscrit dans cinq années d’histoires similaires qui ont remodelé la société française mais qui l’ont épuisée. 

Publicités

2 réflexions sur “Cass’ toi pôv con !

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s