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Ça me fait quel âge ? Je ne sais plus très bien, 99, 100 ans ? Aujourd’hui, tout a changé. Sauf moi. Dinosaure, relique d’un passé enfoui, je suis un squelette de diplodocus, une momie, une ruine grecque ou romaine, qu’importe, un site archéologique à moi tout seul, un vieux quoi. Comme les vieux cons, je pense que c’était mieux avant.

Car c’était mieux avant. Faut que je fasse gaffe, « ils » pourraient m’écouter. « Ils » pourraient s’en prendre à un vieillard comme moi. Perdu dans mes pensées, je rumine le bon vieux temps où tout était plus simple, âge d’or n’ayant jamais existé, je m’accroche aux branches d’un paradis perdu, parti en fumée, comme un songe, et tout a sombré. J’aurais dû quitter le navire. Au lieu de cela, je me dirige tout droit en enfer, sur la barque des morts, Osiris m’attend. Comme unique animal de compagnie, un Cerbère, le pauvre trois têtes une seule queue. Haha. Non, faut pas rigoler. Ce genre d’humour aujourd’hui n’est plus acceptable. Politiquement correct. Je regarde ma bibliothèque de comics, il ne reste plus grand chose : Catwoman et Wonder Woman. Des seconds couteaux ! Haha. Faut pas rire vieux crouton, tu vas encore avoir des ennuis et à ton âge c’est plus permis. Les autres superhéros étaient trop « expressifs » comme disent les jeunes aujourd’hui. Ils sont devenus ringards. Quelle tristesse. Non c’est bien, vieil homme, tu sais bien que tu ne peux pas dire ça. Je prends un café. Cafetière italienne, relique du monde ancien, elle siffle, c’est prêt, le moment le plus précieux de ma journée. Oulà déjà 11h05 il ne me reste plus que 2 heures pour prendre la navette pour vieux.

Deux heures plus tard, je suis entouré de mes semblables. Oh putain, ils vont quand même pas me maintenir en vie jusqu’à 150 ans, c’est que je m’ennuie à mourir moi, mais je ne suis pas tout à fait mort. Je regarde de gauche à droite, et j’observe les trois pèquenauds qui m’accompagnent. Ils ont l’air aussi désespérés que moi. Ce ne sont plus que des ombres, avant ils étaient des hommes, men, uomini. Calme-toi. Tu sais bien tout cela est banni désormais, ce « lexique », ces « mots », pauvre fou. Je reluque la conductrice qui fait trois fois mon poids en muscles et en largeur. Rambo pourrait lui briser la nuque easy. En me balandant nonchalant, achetant mes légumes et fruits, pas de viande rouge c’est proscrit, je me retrouve dans le rayon magazines, c’est devenu une denrée rare aujourd’hui, plus de papier, pas assez écolo, trop « ancien monde ». Les titres Cosmo « Comment prendre son pied en 30 secondes », « Oui je m’achète un vibro », « Vive le clito ! », haha ça n’a pas changé. Enfin, les revues de « mauvais goût » ont disparu : Playboy, Lui, et même GQ n’a pas échappé à la censure. « Ils » ne voulaient plus du gentleman, trop chevaleresque, plus à la mode, et surtout pas assez docile. Je grogne dans ma barbe que je n’ai plus. De toute manière, je n’ai jamais été barbu. Haha je me souviens des hipsters. Ils ont disparu les pauvres bougres. « Bougres », on le dit plus ça !

Oui je vais prendre un « Elle Man ». Merci Madame… Euh pardon Monsieur, je voulais dire Monsieur.

« Elle Man » comme si j’avais le choix. Le magazine du mec bien docile. Quelques DVD de l’ancien monde subsistent, pffff que des navets, il n’y a même pas un bon Rocky, disparus aussi les Stallone, Schwarzenegger & co. Et là, devant moi, encadré comme un vestige sacré, « La vie d’Adèle ». Je me souvenais pas qu’elle avait les cheveux bleus. Haha. C’est blasphème de critiquer « l’Oeuvre ». Cet imbécile de Kéchiche a précipité notre fin. Moins bons à l’école, trop arrogants, sûrs de dominer encore mille ans, nous nous sommes fourvoyés. « Ils » enfin elles ont pris le pouvoir, ont compris que l’on ne valait rien, qu’elles enfin « ils » n’avaient pas besoin de nous pour se donner du plaisir, et que la science pouvait leur permettre d’être mère sans se trimballer un mari. Elles » enfin ils ont accédé à tous les postes importants, au début par parité, puis c’est devenu la norme puis la loi. Nous nous sommes rebellés mais « ils » enfin elles nous ont maté, castré. Il ne reste plus que quelques vieillards aigris, des vieux bougres comme moi. Le mode féminin a été décrété illégal, et « elles » sont devenues « ils », « elles » se sont fait appelées « messieurs ».

Voilà, c’est l’heure de ma pilule. Un « Monsieur » avec forte poitrine me force à avaler mon cacheton pour chasser mes idées noires, mes « inventions » de vieux. Ça va beaucoup mieux, retour dans le bus, à la maison où je vais pouvoir lire un bon vieux Wonder Woman.

Wonder Woman vénère refuse de faire la vaisselle de Superman
Wonder Woman vénère refuse de faire la vaisselle de Superman
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