Madeleine de Proust, ligne 14

Qu’il fait bon vivre dans 2 mètres carrés. La quatuor du métro où l’on s’installe confortablement, plus proches les uns des autres, plus proches que ta propre femme, collés, oui c’est ça la fraternité capitalistique du XXIème siècle. En face, d’un côté, une jeune fille brune à lunettes écaillées format arrondi, travaillant avec acharnement sur des mots croisés, de l’autre, un monsieur chauve à la barbe poivre et sel, étudiant un pavé passionnant sur Linux (système d’exploitation). Assise à ma droite, une dame noire, manteau cuir à embouts de (fausse) fourrure, lit scrupuleusement les dernières actualités de 20 minutes. Tout le monde vaque à ses (pré)occupations pour éviter le souvenir de notre inconfort et diluer un peu plus l’arrivée de cette nouvelle journée qui commence.

Debout, une autre jeune femme, qui blablate au téléphone. Phénomène incongru au vu du vacarme monstrueux du wagon métropolitain. Elle trouve une place. Sa journée ne sera pas si merdique que ça. Un ado debout, l’air dépité, sac-à-dos Eastpak, le regard dans le vide, chemise à carreaux, tête baissée, s’en va. Un monsieur collé au strapontin, carrure forte, crâne dégarni, porte un manteau digne de la prochaine expédition polaire, marque Bermudes. Tout un programme.

Collé au mur, la RATP tente de nous parler poésie

Sur le rayon de
La bibliothèque, je
Range le soleil.

A côté et sous cet encart, deux publicités : Price Minister et Wall Street English.

Se pourrait-il que dans ce petit lieu bondé, un interstice de poésie fasse jaillir la lumière ? Imaginons qu’ici, ici même, nous sommes au centre du monde, au coeur de l’univers, voie lactée parmi les latte, triangle des bermudes où les âmes vont se perdre à tout jamais pour se repentir de leurs péchés, pauvres mortels. Paradis perdu. Ici-même, à ma place, se trouvait le siège des plus grands rois, des plus grands conquérants, des plus grands hommes. Entourés de leurs sujets les plus loyaux et braves.

Madeleine de Proust, ligne 14. Terminus.

La magie s’estompe. Les gens bougent, se réveillent de leur torpeur matinale. Un homme à casquette a remplacé la femme noire à fourrure.

Encore un peu de temps, SVP, juste un peu de poésie. Il me reste trois stations. Je dois revenir du monde des rêves et des albatros pour être au milieu des hommes. Quelques secondes, pas plus. Plus de souffle, plus de folie. Retour à la réalité. La vie reprend ses droits.

Moment de grâce.
Moment de grâce.
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